Une IA à la conquête de la route du rhum

IA et route du rhum contre grizzli
IA et route du rhum contre grizzli

Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Cette réflexion d’Harpagon, l’avare de Molière, me revient soudainement. Bien que je ne soit pas précisément dans une galère, mais à bord d’un multi 50, un trimaran de 50 pieds soit 15 mètres de long, spécialement taillé pour gagner le route du rhum. Je suis seul à bord, au milieu de l’Atlantique en pleine tempête, mon IA en panne, alors que mes compétences en navigation à la voile, se limitent au Hobie cat 16. Vous allez me dire que cela reste un multicoque, donc un bateau un peu du même type. Peut-être, mais il y a autant de différence qu’entre une voiture sans permis et une formule 1.

Où suis-je ?

Comment ai-je pu me laisser embarquer dans cette aventure ? Je me pose encore la question. Tout est parti d’un reportage à la télé, une voiture autonome venait d’avoir un accident. Le constructeur, pourtant, assure que son véhicule est très sûr. En plus, il est équipé d’une intelligence artificielle (IA) qui apprend à conduire de mieux en mieux au fil du temps. Cependant, un grizzly suicidaire a voulu traverser en dehors du passage piéton. Résultat, la voiture en voulant l’éviter, s’est prise un arbre qu’il venait d’arracher.

IA l’avenir

Je venais de lancer ma startup pour développer un nouveau modèle de bateau à voile sur foils. L’idée m’est venue d’associer ces deux technologies, l’intelligence artificielle et le foil. Pourquoi un bateau au milieu de l’océan ne serait-il pas piloté par une IA ? Mais oui ! Dans ces endroits-là, il y a peu de grizzlis qui traversent devant vous et encore moins qui s’amusent à déraciner les arbres. Le prestige international de la route du rhum me fera une publicité monstrueuse. Maintenant que j’y pense, au milieu des grains qui me fouettent le visage, je me rends compte que je n’avais aucune chance d’y arriver, et pourtant …

Des rencontres

Lors d’un startup week-end organisé à Saint-Lô, j’ai pu faire équipe avec un informaticien super top qui justement, se spécialisait dans l’IA. Ensuite, tout s’enchaîne, je rencontre par hasard Loïck Peyron qui cherchait de nouveaux défis à son niveau. Dès que je lui ai parlé du projet, il l’a trouvé tellement fou et improbable, qu’il a accepté d’entraîner notre IA en conditions réelles. Nous avons utilisé un ancien bateau de course, reconditionné avec des foils par mes soins. Pour finir, un représentant de google m’a contacté, suite au startup week-end, pour nous offrir un budget colossal, en effet, tout ce qui touche l’IA les intéresse fortement.

IA va à l’école

Pendant deux ans notre bateau a navigué avec Loïck Peyron comme skipper. Puis un beau jour, il a lâché la barre pour ne devenir qu’un témoin à bord. Notre IA, que nous nommons, Florence, en hommage à Florence Arthaud, la petite fiancée de l’atlantique, prend le relais et devient la nouvelle skipper du bateau. Florence peut piloter l’ensemble du gréement avec des assistances électriques et pneumatiques. Il y a des capteurs dans tous les coins qui mesurent des forces, pressions, tensions et aussi qui regardent dans toutes les directions.

IA passe son examen

 A chaque sortie, elle en apprend un peu plus pour devenir de plus en plus performante. Elle est reliée à toutes les prévisions météo. Elle peut donc anticiper sa route de jour comme de nuit sans aucune fatigue. Les réglages optimisent au mieux les capacités du bateau. Tous les paramètres de la navigation, y compris les données de ses radars sont pris en compte dans l’instant. Le résultat, au bout de ces deux ans, la voilà prête pour se mesurer aux meilleurs. Pour ne pas fausser ses performances, l’homme à bord doit être un novice de la régate, un puceau de la transat, bref, je m’y suis collé.

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Route du rhum : départ

Le départ de Saint-Malo donne le ton, je me positionne tout de suite en tête de ma catégorie, j’arrive même à gratter quelques ultimes. Même avec les quelques sorties en pleine mer effectuées auparavant en compagnie de Loïck Peyron, j’ai le trouillomètre à zéro. La vitesse flirte avec les 50 nœuds ! Puis je m’habitue. Les joies de la glisse et de la compétition prennent le dessus. Florence me donne même des ordres, je dois me tenir à un endroit précis pour servir de contrepoids, officiellement je commande, mais j’ai des instructions de notre financeur, je dois agir le moins possible.

Tout est bien étudié

Ce matin, du septième jour de course, un petit force 3 nous emmène bon train. La météo prévoit un durcissement sensible de ces conditions, un force 7 avec des pointes à 10 sous les averses. Comparé à ce que je vais subir, Space Moutain sera aussi impressionnant qu’une pêche aux canards. Des bips insistants retentissent soudain. Comme vous vous en doutez, le cerveau de notre IA est super protégé, blindage, étanchéité, systèmes redondants pour l’alimentation, bref, rien ne peut lui arriver. Je le précisait tout à l’heure, aucun grizzli ne se promène par ici, mais, une nuée de poissons volants, dont certains probablement payés par Facebook, grand concurrent de google sur l’IA, a décidé de tester la sécurité et plusieurs d’entre eux ont atterri sur le clavier et éteint la machine. Aïe !

Reset

Je garde mon calme en redémarrant l’unité centrale. Ouf, toutes les séquences semblent s’initialiser correctement. Vous connaissez la loi de la tartine beurrée, si elle tombe sur le sol, c’est forcément du côté beurre ! Ces satanés poissons ont réussi à faire un reset total de la mémoire, Florence est bien en route, mais elle a perdu toutes ses capacités, elle redevient un bébé. Pour couronner le tout, les télécommunications ne répondent plus. Je risque d’avoir un petit problème dans les heures qui arrivent.

Seul au monde

J’ai accès à toutes les commandes manuelles, je commence donc par affaler les voiles. Je garde seulement un foc tempête et un minimum de grand-voile pour rester manœuvrant. Les conditions se dégradent de plus en plus comme prévu. Je barre donc en serrant les fesses. Voilà comment on se retrouve au milieu de l’atlantique seul à la barre d’une bête de course sans avoir aucune expérience. Le pire c’est que je n’ai pas vraiment d’idée vers quelle direction aller. Pour le moment, je vais me contenter de rester à flots, la course, je verrai plus tard.

Les joies de la navigation

Le bruit est terrible tout autour de moi, je suis secoué dans tous les sens, je sens que je redeviens chrétien au cas où. Je ne sais pas si mes prières ont été entendues, mais une petite voix dans l’oreillette que j’ai gardée, m’informe que les télécommunications fonctionnent à nouveau. Je fais un point de la situation avec mon équipe à terre, et sollicite les conseils avisés de Loïck. Une sauvegarde complète de la mémoire de Florence a été faite juste avant le départ. Il suffit de la télécharger sur le disque dur et tout va repartir. L’ennui, je n’ai pas équipé le bateau de la fibre, je pense de toute manière qu’il est compliqué de trouver un fournisseur d’accès dans le secteur.

Un espoir

En attendant, Loïck continue de m’abreuver de conseils et me trace ma route. Je me rends à l’évidence, seul à bord, il m’incombe de poursuivre la course jusqu’à Point-à-Pitre. Bonne nouvelle, Florence a tellement bien manœuvré jusqu’à présent, que je caracole en tête de ma catégorie, je devance même trois des cinq ultimes engagés. Il faut dire que deux ont dû faire une escale suite à une avarie. Comme j’ai un esprit de compétition très développé, je me surprends à espérer une victoire. Malgré les conditions affreuses autour de moi, avec ce vacarme effrayant, un horizon tellement bouché que je ne distingue plus le ciel de la mer, un pincement, au fond de moi me pousse à relever ce défi !

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La fatigue

Le vent commence à se calmer et, pour affirmer ma volonté, j’envoie de la toile. Les poussées d’adrénaline successives pour faire face à la crise, m’ont tenu éveillé, mais je sens la fatigue qui me gagne. Je n’ai pas vraiment de pilote automatique, ça ne sert à rien si vous vous avez une IA à la barre. Florence n’est pas encore au niveau pour que je lui redonne les commandes, mais j’ai pris la précaution de la basculer en mode apprentissage, dès son redémarrage. Elle pourra, d’ici peu, assurer un quart avant que je ne m’évanouisse exténué. Heureusement que j’ai beaucoup appris en la regardant piloter depuis les essais et surtout le début de la course.

Une pause

Mon avance fond. Je m’en doutais, on ne devient pas Francis Joyon ou Laurent Bourgnon en un claquement de doigts, même si Loïck Peyron vous gave de conseils dans l’oreillette. Florence me remplace enfin. Je ne peux plus tenir, je me dirige tel un zombi, vers ma couchette. je plonge immédiatement dans l’inconscience. Je me réveille dans un sursaut après quatre heures dans les vaps. Une idée a bondi de mon esprit, telle un kangourou. Je profite d’un répit météorologique pour me mettre au clavier, avec ce vent moyen, Florence se débrouille bien. J’inspecte sa mémoire. Je rentre dans les profondeurs de la programmation, en clair, je regarde sous sa jupe pour voir si une imposition, des doigts sur le clavier, bien placée, pourrait lui redonner sa maitrise.

IA redémarre

Je reprends la barre pour quelques minutes. Si je veux poursuivre l’expérience, seule Florence doit terminer la course avec toutes les commandes. Donc, j’engage un nouveau reset, mais au redémarrage, je me sers d’un petit logiciel, du genre qui permet de retrouver des photos effacées malencontreusement. En réalité, elle sont toujours sur le disque dur, mais l’ordinateur ne sait plus les retrouver. Elles ont été simplement désindexées. Il suffit alors de lui indiquer le bon chemin et, devant vos yeux émerveillés, reparaît ce magnifique coucher de soleil que vous aviez photographié et que vous pensiez perdu à jamais. Je relance le système et redonne aussitôt les commandes à L’IA.

La course reprend

Au début, je vois pas de différence avec notre route précédente. Mais, petit à petit, les réglages changent, bien que le vent ai tendance à forcir, Florence envoie de la toile supplémentaire. Notre vitesse augmente sensiblement, elle optimise notre trajectoire. Nous sommes à nouveau dans la course ! Ma contre-performance a permis à un concurrent de nous dépasser, mais il est déjà dans notre collimateur alors que la Guadeloupe se profile à l’horizon. Il nous a vu dans son rétroviseur, sa prise de risque augmente, mais nous continuons à nous rapprocher. Nous régatons en doublant la pointe du vieux fort, il ne reste plus qu’à plonger sur Pointe-à-Pitre.

L’arrivée

Le vent souffle de face, ce qui nous oblige à tirer des bords. Ce qui apparaît comme incroyable, après 12 jours de course au large, nous nous trouvons à nous battre avec seulement quelques secondes d’écart. Cette situation n’est pas nouvelle, dès la première édition de cette course prestigieuse, l’arrivée s’était également jouée au finish. En 1978, Mike Birch régate et gagne la course avec 98 secondes d’avance. Florence dans une ultime manœuvre coupe la ligne devant notre concurrent avec juste une longueur d’avance. Nous remportons notre catégorie ! Une fierté et un immense soulagement m’envahit. Même quand, quelques jours plus tard, j’apprends ma disqualification pour avoir laissé Florence aux commandes. 

Cher lecteur, j’espère que tu t’es bien amusé en lisant cette histoire d’IA et de route du rhum. En contrepartie, tu as le droit de m’écrire un commentaire, cela fait toujours plaisir d’avoir un retour.

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2 Commentaires on "Une IA à la conquête de la route du rhum"

  1. 👍 Whoua ! J’espère que tu as pris quelques jours de vacances en Guadeloupe 🤣🤣

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