Disparition inexpliquée

Benjamin
Mais où Benjamin va-t-il ?

Je vous invite à découvrir Christelle. Elle me fait le plaisir d’écrire cette nouvelle pour vous lecteurs assidus de marchand histoire. Christelle est une spécialiste de la grammaire. Ses articles servent de référence pour de nombreux professeurs qui veulent apporter un aspect ludique à leurs cours. Allez la découvrir sur son blog Gramemo, c’est une mine d’informations.

Début de l’histoire

Mercredi, 21 heures 45. Laura pénétra dans l’appartement obscur, déposa ses clés sur le meuble de l’entrée et avant même d’ôter son manteau, lança sans trop y croire : « Benjamin ? »

Une seconde passa, puis elle rectifia : «  Ben ? »

Comme elle s’y attendait, seul le silence lui répondit, mais elle se dirigea quand même par acquit de conscience vers la chambre de son fils. Vide, bien entendu. Où pouvait-il donc se trouver à une heure pareille, un soir de semaine ?

Elle déposa ses affaires sur un fauteuil, hésitant à partir à la recherche de Benjamin. Ou plutôt de Ben, puisqu’il avait décrété qu’il ne répondrait plus qu’à ce diminutif.

Un coup d’œil dans la cuisine lui confirma ce qu’elle soupçonnait : l’évier était vide, son fils n’était même pas rentré à la maison en sortant du lycée. Où pouvait-il donc passer son temps libre ? Devait-elle s’inquiéter ? Après tout, elle ne pouvait pas exiger qu’à 16 ans il reste seul en permanence, enfermé à la maison, alors qu’elle travaillait maintenant presque tous les soirs jusqu’à 21 heures, voire plus. Elle devrait peut-être même se réjouir qu’il ait fini par se trouver des amis, malgré son arrivée dans un nouveau lycée au beau milieu de la précédente année scolaire. Elle lui envoya un SMS : « Je suis rentrée, tu as déjà mangé ? »

Il répondit quelques minutes plus tard : « Oui ». « Tu rentres bientôt ? », demanda-t-elle encore. « Oui ». Un seul mot, voilà où en étaient leurs conversations. Elle se réchauffa une part des lasagnes de la veille, et s’installa avec son assiette devant l’ordinateur du salon. Elle ne supportait plus de se retrouver seule à table, et le fait de manger en naviguant sans but sur Internet avait au moins le mérite de lui occuper l’esprit, à défaut de lui apporter du réconfort.

Sans s’en rendre compte, elle ouvrit le dossier dans lequel elle avait rassemblé les quelques articles parus au sujet de la disparition incompréhensible de son mari dix mois auparavant. Le 11 février. Un jour parfaitement normal, qu’elle avait passé seule à la maison à travailler sur son second roman, tandis que Benjamin était au lycée et son père Sylvain au travail. Jusqu’à ce que le soir arrive, sans aucune nouvelle de lui. Ils avaient appris plus tard qu’il n’était jamais arrivé au bureau ce jour-là. Un collaborateur prometteur dans un cabinet d’avocats, qui ne comptait ni ses heures ni ses efforts dans le but de gravir les échelons au plus vite. Avant de se volatiliser sans laisser la moindre trace.

La police avait exploré plusieurs pistes avant de découvrir que Sylvain avait vidé son compte d’épargne quelques jours avant sa disparition. Départ volontaire d’un majeur responsable, à quoi bon chercher plus loin ? Des maris quittaient leurs femmes tous les jours, n’est-ce pas ? Sauf que leur couple était solide et uni, différent de tous les autres. Quelles foutaises !

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Laura avait rapidement dû laisser tomber ses projets d’écriture pour trouver un travail qui paie les factures, et bien sûr un nouveau logement, dans un quartier plus abordable. En quelques jours, leur routine bien huilée avait explosé pour sombrer dans le chaos et Benjamin s’était métamorphosé. Il en voulait probablement à sa mère, mais comment crever l’abcès, quand il évitait au maximum de lui parler ou même de la croiser ? Elle avait peur qu’il ait de mauvaises fréquentations au lycée, mais comment savoir ce qu’il faisait de ses journées alors qu’elle-même n’était presque jamais présente et qu’il refusait de lui parler ? Il était rarement à la maison lorsqu’elle rentrait de son travail au supermarché. Quand c’était le cas il se réfugiait dans sa chambre.

22 heures 30. La porte d’entrée s’ouvrit puis se referma rapidement. Benjamin grommela un « Salut m’man » en passant, avant de partir se coucher.

Le lendemain, elle décida sur un coup de tête de quitter le travail plus tôt. Elle stationna la voiture dans une rue adjacente au lycée et trouva un endroit d’où elle pourrait observer discrètement la sortie des cours. Elle vit Benjamin partir à pied, les mains enfoncées dans ses poches pour les protéger du froid de décembre, visiblement pressé. Mentalement elle nota  qu’elle devrait penser à lui acheter des gants. Elle le suivit jusqu’à une vieille maison dans une rue voisine de la leur, et le vit frapper deux coups rapides à la porte puis entrer sans attendre de réponse. Elle hésita quelques minutes, ne sachant que faire, puis se décida à aller récupérer sa voiture près du lycée. Si elle devait jouer les espionnes devant cette maison, au moins elle le ferait sans mourir de froid.

20 heures. Après avoir vu au moins trois autres silhouettes apparaître successivement dans l’obscurité de la rue puis entrer dans la maison, elle avait fini par se convaincre que rien de bon ne pouvait s’y passer, et elle prit son courage à deux mains. Elle sortit de la voiture et se dirigea lentement vers la porte d’entrée. Lorsqu’elle se décida enfin à frapper – pourquoi ces gens n’avaient-ils pas de sonnette, comme tout le monde ? -, elle fut surprise d’entendre la voix de Benjamin dire : « J’y vais ! », puis la porte s’ouvrit et brusquement il fut devant elle.

« Maman ? »

Ils restèrent tous les deux stupéfaits, incapables de parler. Une vieille dame apparut finalement derrière Ben :

« Alors Benjamin, qui est-ce ?

– Heu… c’est ma mère », articula-t-il après un moment.

Je croyais qu’on devait l’appeler Ben ?, fut la seule pensée que le cerveau de Laura parvint à formuler, mais elle resta muette.

« Eh bien, fais-la donc entrer, poursuivit la vieille dame, ne laisse pas entrer tout ce froid ! »

Laura avança machinalement, et après quelques instants elle parvint à demander : « Excusez-moi, mais… Ben, qu’est-ce que tu fais ici ? Est-ce que c’est ici que tu passes toutes tes soirées ? »

Il rougit, et la vieille dame tourna vers lui un regard mi-amusé, mi-outré :

« Comment, tu ne lui as toujours pas parlé de… notre petit groupe ? »

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Très à propos, trois autres personnes âgées apparurent à la porte de ce qui semblait être le salon et saluèrent la nouvelle venue.

Quelques minutes plus tard, Laura avait accepté une tasse de thé pour se réchauffer (et se donner une contenance), et se trouvait assise autour d’une table de cuisine résolument ancienne, entourée de tous les joyeux – et vieux ! – convives (elle n’arrivait pas à comprendre ce que son fils de 16 ans pouvait faire en compagnie de ces personnes. Elles avaient l’air parfaitement inoffensives, mais elle s’attendait tellement à le retrouver ivre ou drogué au milieu de jeunes de son âge. Son esprit refusait de s’ajuster pour lui proposer une autre explication).

« Ecoutez, fit la première vieille dame, votre fils a gentiment répondu à une annonce au mois de mai pour m’aider à entretenir le jardin, car il m’a dit qu’il avait beaucoup de temps libre et qu’il avait besoin d’argent pour retrouver son père. Puis de fil en aiguille il m’a aidé à faire quelques travaux dans la maison, à fixer un cadre ici, à changer une ampoule par là, et finalement il nous a même proposé de créer une page Facebook pour notre groupe de lecture ! En échange d’un gros coup de main de notre part pour ses cours de français et pour arrêter de massacrer la grammaire française… Maintenant il me rejoint presque tous les jours et on se tient compagnie mutuellement… sans oublier les jeudis où on se retrouve tous pour parler de nos dernières lectures ! Et honnêtement, notre groupe avait bien besoin d’un peu de sang neuf ! »

Laura resta interloquée une longue minute, avant de laisser échapper un fou rire nerveux dont elle eut du mal à se remettre.

Plus tard, lorsqu’elle se retrouva seule avec son fils dans leur salon silencieux, elle se força à poser la question qui lui brûlait les lèvres :

« Alors comme ça tu recherches ton père ? Tu… tu as des nouvelles ?

– Oublie-le, coupa Benjamin. Il ne reviendra pas.

– Tu l’as vraiment retrouvé ? Mais comment ?

– Je voulais engager un détective, puisque la police s’en fout, mais il a fini par répondre à l’un de mes e-mails, et franchement, je ne tiens pas à le revoir. C’est un égoïste, rien de plus. Tu dois l’oublier, passer à autre chose, il a quelqu’un d’autre… il n’en vaut pas la peine. »

Il hésita puis, de manière incroyable, il serra sa mère contre lui, et lui murmura à l’oreille :

« Je suis content que tu sois venue ce soir… Bonne nuit maman. »

Et il partit se coucher. Laura laissa échapper un long soupir.

 

Christelle Molon

www.gramemo.org Gramemo – La grammaire dans sa plus simple expression

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